Ses trois circumnavigations (1)

Ses trois circumnavigations (1)

Campagne d’exploration de la Coquille (futur Astrolabe) 1822-1825

La gabarre-écurie la Coquille construite en 1811 est remodelée et classée corvette en 1822 afin d’offrir tout le logement nécessaire à un équipage nombreux et à la grande quantité de matériel que nécessitent les travaux scientifiques aux- quels elle est destinée.

  • Commandant : lieutenant de vaisseau Louis Isidore Duperrey (1786-1865).
  • Second : lieutenant de vaisseau Jules Dumont d’Urville (1790-1842).
  • Chirurgien-major Prosper Garnot (1794-1838).
  • Médecins-naturalistes : le chirurgien et pharmacien René Primevère Lesson 1794-1849)
  • Astronome : enseigne de vaisseau Charles Hector Jacquinot (1796-1879).
  • Hydrographe : Victor Charmes Lottin (1795-1858)
  • Enseignes : Théodore de Blois de la Calande, Charles Lesage et Auguste Bérard (1796-1852)
  • Peintre : Jules-Louis Le Jeune, seul civil à bord
  1. La mode des voyages d’exploration lointains ne diminua pas en dépit des résultats souvent malheureux des expéditions précédentes. Lapérouse avait disparu sur les récifs de Vanakoro, d’Entrecasteaux était mort d’épuisement pendant le voyage, Baudin avait été témoin de la mort d’une grande partie de son équipage avant de mourir à son tour à son retour à l’Ile de France, Freycinet avait fait naufrage aux Malouines lors de son retour en France. L’organisation d’une nouvelle campagne fut donc décidée et revint au commandant en second de l’Uranie, Louis-Isi- dore Duperrey. Né en 1786, celui-ci naviguait depuis 1803, il appartenait à une lignée de marins savants et fidèles à l’esprit du siècle des Lumières et avait déjà participé à de tels voyages. Il s’agissait de renouer avec l’épopée de la Ma- rine du siècle des lumières en poursuivant les explorations et travaux entrepris par Baudin et Freycinet en les étendant aux archipels du Pacifique central, la Polynésie, la Nouvelle-Hollande [Australie], l’Archipel des Moluques, et des îles Carolines. Pour des raisons budgétaires, un seul navire fut affrété pour cette nouvelle entreprise. Duperrey choisit lui- même ses officiers, notamment son second en la personne de Dumont d’Urville. Les autres spécialistes furent à nou- veau choisis dans le corps de la marine plutôt que parmi les savants civils. D’autant plus que beaucoup de jeunes offi- ciers étaient prêts à échapper par tous les moyens à la triste condition d’une marine diminuée après le traité de Vienne et sans grands projets. Duperrey répartit les responsabilités scientifiques entre les membres de son équipage en fonction des goûts et des compétences de chacun. Dumont d’Urville, naturaliste autant que marin se réserva l’étude de la bota- niques et de l’entomologie, Garnot celle des mammifères et des oiseaux, Lesson les poissons, les mollusques, les crus- tacés et les recherches géologiques. L’équipage de 70 hommes comptait de nombreux anciens de l’Uranie donc entrai- nées aux fatigues d’un tel périple. La corvette a été doté des derniers perfectionnements de l’époque : câbles-chaînes, caisses à eau métalliques, machines à distiller l’eau de mer, conserves Appert, chronomètres Berthoud et Bréguet… L’équipage se compose de plus de cinquante-huit membres.
L’Astrolabe devant la baie de Cayeli, île Bourou dans l’archipel des Moluques.
  1. Itinéraire
    La Coquille appareilla de Toulon, le 11 août 1822. Le 22 du même mois elle mouilla sur la rade de Sainte-Croix de Ténériffe, d’où elle partit le 1er septembre faisant route pour la côte du Brésil. Dans la traversée elle prit connaissance, le 5 octobre, des petits ilots de Martin Vaz et de la Trinité, le 16, la Coquille jeta l’ancre au mouillage de l’île Sainte-Ca- therine (Sud du Brésil) , elle y séjourna jusqu’au 30. Le 18 novembre, elle atteignit le port de Louis des Malouines où l’on voit encore l’épave de l’Uranie, situé au fond de la baie des Française ou de la Soledad, d’où elle mit sous voiles le 18 septembre pour doubler le cap Horn, elle visita ensuite sur la côte occidentale d’Amérique le port de la Conception au Chili, celui du Callao au Pérou, enfin le port de Payta près de l’équateur où le 10 mars est consacré à l’observation des variations du magnétisme. La Coquille appareilla de Planta le 22 mars 1823, elle longea dans sa route l’archipel Dangereux (aux Tuamotu) et relâcha d’abord à Tahiti le 3 mai, et ensuite à Borabora qui fait également partie et la Nouvelle Irlande. Après une relâche de 9 jours, l’expédition quitta le port de Praslin, pour se rendre à Waigiou. D’où elle partit le 16 septembre. Le 23, la corvette jeta l’ancre à Cajeli (île Bourou dans les Moluques). Malgré la sévère interdiction du port de Cajeli aux bâtiments étrangers, le résident hollandais en apprenant le but scientifique du voyage de la Coquille donna toutes les facilités possibles pour ses travaux.

Il est vrai que Duperrey était muni d’une lettre du roi des Pays-Bas l’autorisant à relâcher dans tous les ports de son obédience. Malheureusement une épidémie de choléra sévissait à terre et il fallut consigner l’équipage. Duperrey pouvait écrire « Nous n’avons jamais manqué de donner un repas de pain frais par jour à l’équipage et nous ne sortons ja- mais d’un port sans avoir au moins cinq mois d’eau dans la cale… Nos collections sont magnifiques : nous avons actuellement de quoi composer un atlas très volumineux. Duperrey souligne la bonne ambiance qui règne sur la corvette

«Tous ces messieurs travaillent avec un zèle admirable et la plus belle harmonie parait inséparable de cette expédition.» Le 1er octobre, la corvette quitta Cajeli, favorisée par un bon vent, qui la conduisit jusqu’à Amboine, où elle arriva le 4. Le gouverneur général des Moluques, Monsieur Merkus, fût reçu à bord et permit tous les secours dont l’expédition avait besoin. Le 27 octobre, la corvette remit sous voiles, contourna l’Australie par l’ouest et le sud, prit connaissance de l’île du Volcan, traversa le détroit d’Ombay, longea les îles situées à l’Ouest de Timor, fit la reconnaissance de sauvé, de benjoar et quitta définitivement ces parages pour se rendre au Port-Jackson. Les vents contraires ne permirent pas à Duperrey de longer la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande comme il en avait le projet, ce ne fut que le 10 janvier 1824 qu’il doubla la pointe méridionale de la terre de Van-Diemen (Tasmanie), le 17 la corvette était amarrée dans Sydney-Cove. En quittant Sydney le 20 mars 1824, après une relâche de deux mois qui permit explorer sans relâche les côtes voisines et la baie fameuse que les Anglais avaient nommé Botany-Bay (Baie de la Botanique), l’expédition fit voile pour la Nouvelle-Zélande, où elle aborda le 3 avril, dans la Baie des îles. Les travaux qu’elle devait y exécuter furent terminés le 17. Dans les premiers jours de mai, la corvette parcourait déjà dans tous les sens l’immense archipel des Carolines, relâcha à Oualan (Kosrea, île de Micronésie), la mousson d’Ouest l’obligea d’abandonner ces parages vers la fin de juin 1824, elle se dirigea alors sur l’extrémité nord de la Nouvelle-Guinée, fit durant sa route, la géographie d’un bon nombre d’îles peu connues ou mal placées et atteignit le hâvre de Dory, en Nouvelle- Guinée où le pharmacien Lesson étudie les paradisiers du 26 juillet au 9 août. La corvette mit de nouveau sous voiles pour se rendre, en traversantes Moluques à Java, où elle jeta l’ancre dans le port de Sourabaya, le 29 aout, en partit le 11 septembre, arriva le mois suivant à l’île de France où ses opérations la retinrent du 31 octobre au 16 novembre, elle séjourna à Bourbon du 17 au 23 du même mois et fit voile ensuite pour Sainte-Hélène. La relâche dans cette ile dura une semaine. Elle en partit le 11 janvier de l’année suivante, jeta l’ancre à l’Ascension, le 18 exécuta des observations du pendule et des phénomènes magnétiques et quitta définitivement cet établissement anglais le 27, après avoir reçu des commandants et des officiers des deux garnisons, tous les secours désirables. Le 24 avril, enfin Duperrey entra dans la rade de Marseille.

La corvette La Coquille au mouillage, vue de la Pointe Vénus, à Matavae, île de Taïti. 

D’une chance insolente, la campagne dura 31 mois et 13 jours, parcourra près de 25 000 miles, traversant sept fois la ligne équinoxiale, elle est revenue sans avoir perdu un seul homme, sans malades et sans avaries. Duperrey attribue, en grande partie, la bonne santé dont son équipage a constamment joui, à l’excellente qualité de l’eau conservée dans les caisses en fer et aussi à l’ordre qu’il avait donné d’y laisser puiser à discrétion. Quant au rare bonheur qu’a eu la Co- quille d’exécuter un si long voyage sans avaries ni dans ses mats, ni dans ses vergues, ni même dans ses voiles, s’il a dû tenir à un concours de circonstances extraordinaires, mais aussi à des marins consommés. Duperrey avait eu l’avantage de trouver à l’arsenal de Toulon en 1822, une préparation de très grande qualité, radoub et installations.

Tout n’avait pourtant pas toujours été pour le mieux au cours de cette dure campagne. Dumont d’Urville avait eu des conflits avec son commandant mais il avait fait preuve tout au long de ces années d’une extraordinaire résistance phy- sique et s’était révélé aussi infatigable que dédaigneux de la médecine et de l’hygiène navales. Ses tenues vestimen- taires, aussi négligées que peu réglementaires, choquaient beaucoup les Anglais qui avaient peine à reconnaître un offi- cier dans ce «grand hommes débraillé, sans bas, en culotte de toile percée, en veste de coutil flottante, sans cravate et coiffé d’un mauvais chapeau percé à jour».

La Coquille au Mouillage de Sandy-Bay sur l’Ile de l’Ascension. 

Tout comme les explorateurs français précédents, Duperrey s’est livré à des comparaisons entre les différents groupes ethniques du grand archipel indonésien. Il en conclut que « les Papous donnent en général l’impression d’être très paresseux et pusillanimes. Ils préfèrent la pêche aux travaux d’agriculture… Quoique intéressés, leur commerce est facile, ils n’y mettent ni ruse ni perfidie. »… Les peuples de l’arrière-pays qu’il appelle Alfours, sont au contraire cultivateurs mais « n’étant jamais visités par les étrangers, ils conservent un caractère cruel et farouche »… Très belliqueux, ils sont constamment en guerre avec les Papous comme le montrent les trophées de têtes coupées et les nombreuses cicatrices et blessures par flèches ou lances. D’autres montagnards, les Arfakis, habitant le fond de la baie de Gelwinck, sont venus à bord… « Un bâton leur traverse la cloison du nez. Ils sont noirs comme les Papous, mais ils sont plus robustes et plus décidés. Leurs pirogues, chargées d’arcs et de flèches, portaient aussi des provisions dont nous avons fait l’acquisition ». Par comparaison, les Malais « de taille moyenne, avec la peau jaune et cuivrée, sont en général bien faits et leur système musculaire est dessiné avec vigueur ; les femmes ont des formes arrondies et courtes, des mamelles volumineuses, une chevelure rude et très noire, une bouche très ouverte, des dents qui seraient très belles si elles n’étaient pas noircies et corrodées par le bétel. Le caractère des deux sexes est inflammable, irascible, porté à la vengeance et à l’artifice, bas et rampant sous le joug du plus fort, barbare et sans pitié pour leurs ennemis ou leurs esclaves… Les Océaniens remarquables par leur beauté » étaient selon lui d’origine hindoue. Quant aux habitants des Carolines, très différents des Polynésiens, il leur trouvait « le type mongolique ». Leur physionomie est très agréable, leur taille est communément moyenne, leurs formes sont bien faites et arrondies mais petites. La chevelure est très noire, la barbe ordinairement grêle et rare. Le front est étroit, les yeux manifestement obliques et les dents très belles. Leur peau est jaune citron. Les femmes sont assez blanches ; le visage est élargi transversalement, le nez un peu épaté. Il y a chez eux une certaine gravité dans le caractère »

D’immenses collections avaient été réunies, rapidement publiés, les résultats scientifiques de ce voyage remplirent 7 volumes et 4 atlas. Ses collections zoologiques (1900 échantillons) et botanique (3000 spécimens), ses relevés carto- graphiques , ses observations sur le magnétisme valurent à son état-major les éloges de l’Académie des Sciences.

On peut regretter qu’une partie des collections récoltées en Amérique du Sud et dans le Pacifique ont été perdues dans le naufrage du Castle Forbes au large du cap de bonne espérance, navire devant ramener le médecin Garnot, souffrant de dysenterie en Europe.

Sources : Voyage autour du monde exécuté sur la corvette La Coquille pendant les années 1822, 1823, 1824 et 1825 (Paris, six volumes, 1826-1830), Col Bleu n° 1396, Rapport fait à l’académie royale des sciences sur le voyage autour du monde de la corvette la coquille, le lundi 22 aout 1825. Les Français et l’Indonésie, éd. Kailash.



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